Troisième nuit de Walpurgis
Texte : Karl Kraus
Adaptation, mise en scène et jeu : José Lillo
Assistanat : Julia Batinova
Lumières : Rinaldo Del Boca
Production : Théâtre Saint-Gervais, Attila Entertainment

José Lillo, comédien et metteur en scène, vit en solitaire Troisième nuit de Walpurgis, chronique des premiers mois de Hitler à la tête de l’Allemagne. Il extrait de ce texte fleuve une matière qui étourdit et frappe. En ces mois de 1933, Karl Kraus documente la folie qui a saisi son époque, la démission des clercs, la débandade des médias. Il a les nerfs à vif, l’esprit d’analyse survolté. José Lillo nous fait entendre un moment historique, une pensée et une langue, sans décorum superficiel.


KARL KRAUS (1874 –1936)
Né en Bohème, il est critique, polémiste et auteur dramatique, après avoir suivi des études de droit, de philosophie et de germanistique. Mais c’est d’abord un puriste et un justicier qui considère que tous les problèmes sont avant tout d’ordre politique et souvent induits par des mots mal choisis voire incorrects. À 25 ans, révolté par la superficialité de la vie intellectuelle autrichienne, il attaque dans ses œuvres les mœurs de son temps et crée une revue, Die Fackel, afin de dénoncer, comme il le dit, le « ridicule du monde ». Son journal peut être défini comme un Canard Enchaîné ou un Charlie Hebdo écrit par Goethe. Ainsi, plume à la main, il critiquera fermement à la fois la décadence de la langue allemande, l’abus des puissants, la démission des esprits, la violence, les trahisons, les mensonges, l’hypocrisie et la manipulation. Adversaire de la guerre et de la barbarie, pacifiste courageux, il publiera durant 30 ans des articles contre le pouvoir.
Grand écrivain, Karl Kraus fustige dans un allemand ciselé mais acéré ceux qui utilisent la langue comme parole publique : hommes politiques libéraux, professeurs, financiers, éditeurs, journalistes.


« CES MILLIONS DE GENS QUI ONT TOUT SOUS LES YEUX ET NE REMARQUENT RIEN... » KARL KRAUS
Écrite de début mai à septembre 1933, trois mois seulement après la nomination de Hitler au poste de chancelier par Hindenburg, le 30 janvier 1933, Troisième nuit de Walpurgis analyse l’installation du nazisme dans les esprits et le rôle de la presse. Étonnamment, on constate à sa lecture qu’en mai 33, Kraus avait déjà tout compris, tout analysé, tout deviné. Tout vu. Les persécutions, les ségrégations, les exils, les tortures et le fascisme qui sont en marche. Comment ? À travers la langue qui pour lui est l’indicateur premier des défauts du monde et en s’appuyant sur une documentation accessible à tous. « Il semble avoir tout compris de ce qui se préparait : non pas pressenti ou anticipé, car ce n’est pas un livre d’un voyant mais celui de quelqu’un qui simplement sait regarder. Les documents sur lesquels il s’appuie, tout le monde pouvait en disposer. Kraus n’avait pas de sources d’informations secrètes ou privilégiées. Il lisait simplement les journaux, écoutait la radio, opérait des recoupements, vérifiait, classait. » Pierre Deshusses.


« LE DIABLE EST OPTIMISTE S’IL PENSE POUVOIR RENDRE LES HOMMES PIRES QU’ILS NE SONT. » KARL KRAUS
En 1933, Mein Kampf est lu depuis 10 ans et Karl Kraus, l’observateur de tant de désastres a 60 ans. La Troisième nuit de Walpurgis, celle de Kraus, c’est le IIIe Reich, une Allemagne devenue le lieu du rendez-vous avec Satan, une dictature qu’amena aussi bien l’indifférence de ceux qui ne surent pas s’y opposer que la violence des milices.
Karl Kraus redoutait la capacité de la parole publique à créer le réel et à susciter le passage à l’acte chez ceux qui la reçoivent. Littérateur, il refuse la corruption du langage pour séduire le peuple, l’abus du langage au service d’un intérêt, d’une doctrine ou d’un pouvoir. Pour combattre ces abus il déploie les armes de l’intelligence et du style. Il dénonce l’esprit grégaire et l’abdication devant une fausse idée de la renaissance allemande qui se fait dans la boue, au prix du martyr des Juifs. « On pourrait dire de lui, comme il le fait de Shakespeare, que, dès ce moment-là, il « savait déjà tout » ; mais, contrairement à ce que l’on essaie souvent de faire croire, ceux qui ont su n’ont pas eu besoin d’une capacité de divination spéciale et ils n’étaient pas les seuls à pouvoir savoir. Ceux qui le voulaient réellement le pouvaient aussi. Le livre de Kraus « montre ce qu’un homme de raison et d’esprit savait déjà du national-socialisme à l’époque, par la simple lecture des journaux. Cela permet de démasquer un mensonge qui sert d’alibi, selon lequel, à l’époque, on ne pouvait pas encore savoir. » (Erich Voegelin, Hitler et les Allemands.) » Jacques Bouveresse Préface de Troisième nuit de Walpurgis.


KARL KRAUS ECLAIRE-T-IL NOTRE ACTUALITE ?
Kraus nous aide à nous interroger : comment ne pas subir le pouvoir des médias avec résignation et impuissance ? La langue peut-elle être utilisée pour dispenser ses utilisateurs de penser ? Karl Kraus pense que la parole a du sens et que ce sens doit être discuté et respecté. C’est la matière même de la démocratie, celle de l’échange, de l’expression, de la capacité d’entente. C’est l’avènement de la démocratie telle que nous pourrions encore la vivre !
« Karl Kraus a attaqué inlassablement, avec fougue et talent, un mal éternel auquel nous sommes exposés plus que jamais : la phraséologie, le mensonge, la manipulation par le discours, la corruption de la langue, signe de la corruption de la pensée et du sentiment. Contre cette agression permanente, Kraus a forgé des armes terriblement efficaces, et il a montré comment s’en servir. Son œuvre reste, comme le dit Elias Canetti, une « école de résistance ». » Jacques Bouveresse.


«LE SECRET DE L’AGITATEUR EST DE PARAITRE AUSSI BETE QUE SES AUDITEURS, POUR QU’ILS SE CROIENT AUSSI INTELLIGENTS QUE LUI.» KARL KRAUS

Pour aller plus loin :
http://atheles.org/agone/bancdessais/troisiemenuitdewalpurgis/

Critique de Troisième nuit de Walpurgis par Marie Parvex pour Valais-Mag :
http://www.valais- mag.ch/culture/spectacle/article/a-la-veille-de-l-horreur